La Petite Fille dans le miroir

Premier roman de Marie Javet, La Petite Fille dans le miroir n’est pas tout à fait un polar, mais une impression polaresque s’en dégage grâce au suspense posé doucement entre les pages. On y rencontre les personnages de June et Lizzie, toutes deux expats étatsuniennes en séjour en Suisse. Lorsque June remarque une étrange présence dans le miroir de sa chambre d’hôtel, l’intrigue développe à travers le temps.

Le passé et le présent se croisent, se mêlent et s’éclairent l’un l’autre, jusqu’au moment où une présence énigmatique dans un miroir révèle le regard d’une petite fille. Qu’essaie-t-elle de dire à June et Lizzie ?

 

Un style entre finesse et citations

Le style beau et riche de l’auteure se lit avec un délicat plaisir. Les mots et les phrases coulent comme une évidence. Le·la lecteur·trice n’a aucun effort à fournir pour s’embarquer dans cette prose fine et ce récit bien structuré. Le style est parfaitement adapté au point de vue développé dans chaque partie, de la narration à la première personne dans le journal d’une enfant à la narration à la troisième personne du quotidien d’une adulte, en passant par les souvenirs lointains d’un fantôme mystérieux.

Le récit alterne les chapitres se déroulant dans les années 1980 et 90, et le présent de la protagoniste June pendant l’été 2012. Ce présent est rythmé par le mystère de l’apparition de la silhouette dans le miroir, et s’appréhende comme une enquête à résoudre dans le ton du polar. La lecture du passé semble parfois plus vivante que le présent car on accède aux événements par le biais du journal que tient le personnage de Lizzie. D’abord enfant, puis adolescente et jeune adulte, elle raconte son quotidien à la manière d’une Sylvia Plath.

Le roman est d’ailleurs une bible de références, clins d’œil, et citations. Au-delà des nombreuses références directes à des œuvres de littérature ou de musique, l’intertextualité se trouve implicitement dans le style lui-même (qui rappelle parfois le journal de Sylvia Plath) et dans les réactions et comportements des personnages. On ne peut s’empêcher de voir, par exemple, les figures de la méchante marâtre et des belles-sœurs superficielles des contes de fées dans la description que Lizzie fait de la famille Irving:

Une autre raison pour laquelle je ne supporte pas Lily et Rose Irving, c’est qu’elles pensent que papa et madame Irving pourraient se remarier ensemble. Elles rigolent et chuchotent entre elles, comme si elles partageaient un secret.

 

Des personnages en demi-teinte

Le personnage qui évolue en 2012, June, est à la fois triste et attachant. Rongée par des souvenirs qui vont se révéler au fil du roman, cette femme a un côté pathétique qui émeut. On voudrait parfois pouvoir lui dire que ce n’est pas grave, que tout ira bien. La vision de la petite fille de le miroir de sa chambre d’hôtel change son quotidien et la pousse à faire face à ses démons.

L’autre protagoniste, Lizzie, est bien moins attachante. Le·la lecteur·trice a un accès direct à ses pensées puisqu’on la découvre dans son journal. Autre moment d’intertextualité, la ressemblance avec le personnage de Briony dans le roman Atonement de Ian McEwan est frappante. Bien que l’histoire de Lizzie soit très différente, elle est également caractérisée par les mensonges et les secrets qui guident sa vie. De plus, Lizzie remarque continuellement le comportement dérangeant d’autrui, mais ne semble pas se rendre compte qu’elle est elle-même antipathique.

(…) ces garçons sont pleins de préjugés, (…) ils pensent que nous sommes trop riches et trop snobs pour eux. Quant à nous, il ne nous reste que notre orgueil pour les toiser en passant.

 

La vérité dans le miroir

Le miroir tient presque un rôle de personnage à part entière. En effet, c’est à travers lui que se révèle la petite fille qui chamboulera la routine de June. Comme une fenêtre sur le passé, le miroir permet à June de confronter ses remords et ses rêves déchus en menant son enquête sur la mystérieuse petite fille. Vérité, culpabilité, espoir et innocence se dessinent lentement alors que la présence de la petite fille prend forme, devenant moins floue au fil des pages.

Par ailleurs, le miroir est révélateur d’identité. Pour questionner la petite fille, June est bien obligée de se regarder elle-même. Les identités se mêlent et se voilent — le miroir renferme le fil rouge du récit, il en est le thème à la fois concret et métaphorique.

Elle se voyait elle-même, telle qu’elle était, avec ses rides, ses cheveux mi-longs et son corps un peu trop maigre. Mais elle voyait aussi, dans le miroir, la petite fille remplie de rêve qu’elle avait été, ainsi que la jeune femme confiante en l’avenir.

 

C’est fini?

Ce roman est loin d’être parfait — l’enquête paraît trop vite résolue et le personnage de Lizzie est parfois insupportable — mais son style le rend très agréable à lire. Le suspense monte crescendo pour se résoudre dans un final ouvert qui laisse libre cours à l’imagination du·de la lecteur·trice. Un beau livre qui se savoure en douceur.


Marie Javet. La Petite Fille dans le miroir. Lausanne: Éditions Plaisir de Lire, 2017.
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Avant que l'Ombre...

Avant que l’Ombre…

Un polar qui n’en est pas un, une enquête malgré tout et du suspense, Avant que l’Ombre… est le deuxième roman de Marie Javet, publié par les Éditions Plaisir de Lire. Les questions et le mystère sont entamés dès la quatrième de couverture:

Lorsque Camille, récemment veuve, cherche un nouveau toit pour elle et sa fille, elle est mystérieusement attirée par une maison dont les occupants cherchent une colocataire. En s’installant, elle plonge dans l’univers de ces artistes marqués par leur passé commun. Que se cache derrière leur bienveillance apparente? Quel événement a bouleversé leurs vies?

 

Une structure en ellipses

Pour nous raconter l’histoire des habitant·e·s de cette mystérieuse maison de maître sur les hauts de la ville de Lausanne, Marie Javet oscille entre passé et présent, entre la fin des années 70 et l’hiver 2014-2015. Les événements marquants sont narrés en de courts chapitres, laissant le quotidien se dérouler dans l’esprit du·de la lecteur·trice à travers les ellipses temporelles.

Cette structure nous permet de nous plonger dans les vies qui peuplent la maison, elle-même ayant presque un statut de personnage. De plus, les révélations des événements passés en alternance avec les soucis actuels instaure le suspense du récit. Le côté polar du roman se révèle donc dans la transformation du·de la lecteur·trice en enquêteur·trice grâce à cette construction.

 

Un style riche

Le style de l’auteure est révélateur de sa formation en Lettres. Avant que l’Ombre… est riche de descriptions qui ne laissent rien au hasard. Les images utilisées pour décrire l’art sous plusieurs formes rendent les œuvres vraies, très visuelles et presque palpables.

La deuxième sculpture, logée dans une niche du mur du couloir du premier étage, lui laissa la même sensation d’oppression et d’étouffement. La femme, dont le modèle semblait être le même que celui de la première sculpture, sauf que l’on voyait ici la cascade de ses longs cheveux bouclés, était enfermée jusqu’à la taille dans un cube de marbre, comme si la base de l’œuvre l’avait avalée.

 

Les émotions provoquées par une œuvre d’art sur qui la regarde sont transmises des personnages aux lecteur·trice·s. On s’imagine le tableau ou la sculpture vus à travers les yeux des personnages, et on partage leur émerveillement.

Paul Lansky, qui l’observait, était venu se placer à côté d’elle, sans un mot. L’homme entre deux âges et la fillette semblaient en totale communion d’esprit devant l’œuvre. Spontanément, Lucie lui avait pris la main.

 

L’art est également décrit de l’autre point de vue: la perspective de l’artiste. Les différents personnages, tous artistes, ont des raisons similaires de pratiquer leur art. Toutefois, tous ont une manière bien à eux de l’exprimer, ce qui met en lumière les diverses manifestations artistiques et les personnalités particulières de chacun·e.

Paul errait comme une âme en peine à la recherche d’un sujet à caresser du bout de son pinceau. […]
Il adorait son art, justement parce que celui-ci seul lui permettait d’oublier ses problèmes, ses étrangetés, ses compulsions. De s’oublier lui-même.

 

Des personnages jaloux et amoureux

Avant que l’Ombre… est peuplé de personnages très humains hantés par la jalousie. À l’exception de la protagoniste qui cherche à oublier son défunt époux, tous les personnages emménagent dans la mystérieuse maison par amour, certains forçant un peu la main à l’amour de leur vie. Plus le temps avance, plus les incompréhensions se multiplient. L’amour s’effrite et engendre la jalousie qui mènera à la tragédie au centre du récit.

Chaque personnage étant très développé, il reste peu de place au mystère pour les lecteur·trice·s. Le suspense vient donc de l’attente de savoir comment les personnages vont se révéler les uns aux autres. Si l’identité de l’Ombre apparaît au·à la lecteur·trice au fil des pages, les protagonistes doutent et se soupçonnent sans se savoir épié·e·s de l’extérieur.

Un de mes regrets dans Avant que l’Ombre… est le dernier chapitre. La résolution semble arriver trop vite et par un heureux hasard. Par ailleurs, j’aurais plus apprécié que les derniers mots du roman aient été attribués au bonheur de la protagoniste Camille et de sa fille Lucie.

 

Un roman qui se lit en douceur

Le roman de Marie Javet est publié dans la collection « Frisson » et est en effet rythmé par le mystère et le suspense. Cependant, la lecture se fait sans frayeur, aux côtés de ces personnages dont l’on voudrait partager le quotidien.


Marie Javet. Avant que l’Ombre… Lausanne: Éditions Plaisir de Lire, 2018.