Avant que l'Ombre...

Avant que l’Ombre…

Un polar qui n’en est pas un, une enquête malgré tout et du suspense, Avant que l’Ombre… est le deuxième roman de Marie Javet, publié par les Éditions Plaisir de Lire. Les questions et le mystère sont entamés dès la quatrième de couverture:

Lorsque Camille, récemment veuve, cherche un nouveau toit pour elle et sa fille, elle est mystérieusement attirée par une maison dont les occupants cherchent une colocataire. En s’installant, elle plonge dans l’univers de ces artistes marqués par leur passé commun. Que se cache derrière leur bienveillance apparente? Quel événement a bouleversé leurs vies?

 

Une structure en ellipses

Pour nous raconter l’histoire des habitant·e·s de cette mystérieuse maison de maître sur les hauts de la ville de Lausanne, Marie Javet oscille entre passé et présent, entre la fin des années 70 et l’hiver 2014-2015. Les événements marquants sont narrés en de courts chapitres, laissant le quotidien se dérouler dans l’esprit du·de la lecteur·trice à travers les ellipses temporelles.

Cette structure nous permet de nous plonger dans les vies qui peuplent la maison, elle-même ayant presque un statut de personnage. De plus, les révélations des événements passés en alternance avec les soucis actuels instaure le suspense du récit. Le côté polar du roman se révèle donc dans la transformation du·de la lecteur·trice en enquêteur·trice grâce à cette construction.

 

Un style riche

Le style de l’auteure est révélateur de sa formation en Lettres. Avant que l’Ombre… est riche de descriptions qui ne laissent rien au hasard. Les images utilisées pour décrire l’art sous plusieurs formes rendent les œuvres vraies, très visuelles et presque palpables.

La deuxième sculpture, logée dans une niche du mur du couloir du premier étage, lui laissa la même sensation d’oppression et d’étouffement. La femme, dont le modèle semblait être le même que celui de la première sculpture, sauf que l’on voyait ici la cascade de ses longs cheveux bouclés, était enfermée jusqu’à la taille dans un cube de marbre, comme si la base de l’œuvre l’avait avalée.

 

Les émotions provoquées par une œuvre d’art sur qui la regarde sont transmises des personnages aux lecteur·trice·s. On s’imagine le tableau ou la sculpture vus à travers les yeux des personnages, et on partage leur émerveillement.

Paul Lansky, qui l’observait, était venu se placer à côté d’elle, sans un mot. L’homme entre deux âges et la fillette semblaient en totale communion d’esprit devant l’œuvre. Spontanément, Lucie lui avait pris la main.

 

L’art est également décrit de l’autre point de vue: la perspective de l’artiste. Les différents personnages, tous artistes, ont des raisons similaires de pratiquer leur art. Toutefois, tous ont une manière bien à eux de l’exprimer, ce qui met en lumière les diverses manifestations artistiques et les personnalités particulières de chacun·e.

Paul errait comme une âme en peine à la recherche d’un sujet à caresser du bout de son pinceau. […]
Il adorait son art, justement parce que celui-ci seul lui permettait d’oublier ses problèmes, ses étrangetés, ses compulsions. De s’oublier lui-même.

 

Des personnages jaloux et amoureux

Avant que l’Ombre… est peuplé de personnages très humains hantés par la jalousie. À l’exception de la protagoniste qui cherche à oublier son défunt époux, tous les personnages emménagent dans la mystérieuse maison par amour, certains forçant un peu la main à l’amour de leur vie. Plus le temps avance, plus les incompréhensions se multiplient. L’amour s’effrite et engendre la jalousie qui mènera à la tragédie au centre du récit.

Chaque personnage étant très développé, il reste peu de place au mystère pour les lecteur·trice·s. Le suspense vient donc de l’attente de savoir comment les personnages vont se révéler les uns aux autres. Si l’identité de l’Ombre apparaît au·à la lecteur·trice au fil des pages, les protagonistes doutent et se soupçonnent sans se savoir épié·e·s de l’extérieur.

Un de mes regrets dans Avant que l’Ombre… est le dernier chapitre. La résolution semble arriver trop vite et par un heureux hasard. Par ailleurs, j’aurais plus apprécié que les derniers mots du roman aient été attribués au bonheur de la protagoniste Camille et de sa fille Lucie.

 

Un roman qui se lit en douceur

Le roman de Marie Javet est publié dans la collection « Frisson » et est en effet rythmé par le mystère et le suspense. Cependant, la lecture se fait sans frayeur, aux côtés de ces personnages dont l’on voudrait partager le quotidien.


Marie Javet. Avant que l’Ombre… Lausanne: Éditions Plaisir de Lire, 2018.
Publicités
Le Miroir des âmes

Le Miroir des âmes

Le Miroir des âmes est le neuvième roman de l’auteur suisse Nicolas Feuz, et son premier publié chez Slatkine & Cie. Attendu impatiemment, ce polar tient ses promesses! La quatrième de couverture annonce la couleur:

[…] tout [est] précisément double et trouble dans ce Miroir des âmes: les flics, les filles, les politiques, les juges et jusqu’à ce mystérieux tueur en série que la police a surnommé Le Vénitien parce qu’il coule du verre de Murano dans la gorge de ses victimes.

 

Dans la lignée des précédents

Certains motifs (et même certains personnages) abordés dans les précédents romans de Nicolas Feuz sont à nouveau explorés dans Le Miroir des âmes. On note par exemple une enquête autour de disparition a priori sans liens; des disparitions de personnes seules et dans la difficulté, que personne ne regretterait. Ce motif présent dans Ilpayani, Le crépuscule massaï est repris, mais hélas guère plus développé.

Le suspense de ce polar tient en partie dans les nombreuses pistes qui s’ouvrent dès les premières pages. À l’image des enquêtes dans Eunoto, Les noces de sang, ces éléments disparates finissent par se rejoindre dans un final aux rebondissements renversants à en tomber de sa chaise. La structure en chapitres très courts est solide et convaincante, tout s’emboîte parfaitement jusqu’au dénouement.

 

Terrifiant

Ce roman m’a fait peur. Au-delà du dégoût provoqué par les descriptions graphiques des tortures perpétrées au fil du roman, le niveau d’écriture (on remarque là un grand progrès chez l’auteur) rend les actes plus terrifiants dans ce qu’il ont de réel. Le point de vue adopté dans les scènes d’horreur rend le·la lecteur·trice témoin en live de l’acte. Cet aspect atteint son paroxysme lorsqu’il est combiné à la psychose du tueur qui regarde sa victime souffrir jusqu’à la mort. L’impact psychologique sur le·la lecteur·trice n’est pas sans effet.

Le Vénitien regarda sa victime dans les yeux. C’était son habitude et son plaisir. Il avait noté que les plus faibles succombaient à un arrêt du cœur, causé par la douleur. Les plus résistants mouraient étouffés par l’obstruction des voies respiratoires.

 

Style feuzien caractéristique

On retrouve avec plaisir le style caractéristique de Nicolas Feuz dans Le Miroir des âmes. Rappelez-vous comment La Septième vigne avait donné envie de visiter Cortaillod, comment Les Bouches peignait un magnifique tableau corse. Encore une fois, ce style « touristique » est accentué par des descriptions précises des lieux. Non seulement peut-on suivre le trajet des personnages une rue après l’autre, mais on découvre également les endroits et la vie de la région ancrée géographiquement et historiquement par la Fête des Vendanges et le Neuchâtel Xamax.

À la station inférieure, deux gendarmes veillaient au grain et empêchaient le public d’accéder au funiculaire qui reliait La Coudre à la montagne de Chaumont. Le trajet, long de plus de deux kilomètres, était en service depuis le 17 septembre 1910.

 

Des personnages trop vite passés

Mon petit regret dans Le Miroir des âmes est de n’avoir pu mieux connaître les personnages. Le rythme effréné et les chapitres très courts nous donnent à peine le temps de les rencontrer. L’auteur nous rassure: « ils reviendront. » Cependant, vous vous en doutez, ils ne reviendront pas tous. J’aurais apprécié, par exemple, d’avoir plus de détails sur certains personnages tortionnaires afin de leur donner une plus grande complexité.

Cette complexité humaine est ainsi principalement présente dans les dialogues. À défaut d’entrer dans les pensées des personnages, on a accès à leurs échanges, révélateurs d’hypocrisie, de réflexion ou d’incompréhension. Je note une phrase en particulier qui m’a marquée pour son très subtil féminisme:

— Non, répondit Keppler. Mais il faut dire que c’est Luc qui a contacté Le Vénitien. Je n’ai jamais eu de contact avec cet homme et…
Kramer l’interrompit.
Comment savez-vous que c’est un homme?
— Bête déduction de ma part, répondit l’élu, pris au dépourvu. Dans mon esprit…
— … un tueur à gages ne peut pas être une femme, termina le chef de l’ICS.

 

Un très bon roman

On se réjouit déjà du suivant annoncé pour août 2019. Et comme toujours avec Nicolas Feuz: âmes sensibles, s’abstenir.


Nicolas Feuz. Le Miroir des âmes. Paris: Slatkine & Cie, 2018.

Le Dragon du Muveran

Le Dragon du Muveran

Premier roman de l’auteur suisse Marc Voltenauer, Le Dragon du Muveran est publié par Les Éditions Plaisir de Lire en 2015 (qui continuent l’exploitation en Suisse), puis par Slatkine & Cie en 2016. L’intrigue se déroule dans le cadre pittoresque de Gryon, sur fond de vengeance. La quatrième de couverture en donne le fil rouge:

Le village de Gryon, dans les Alpes vaudoises, est en émoi: dans le temple gît un cadavre, nu, allongé sur la table sainte à l’image du Christ crucifié.

 

Immersion parfaite à Gryon

Au fil du récit, Marc Voltenauer parvient à décrire les caractéristiques d’un village de montagne où tout le monde connaît tout le monde. Les nouvelles vont plus vite que l’éclair, comme si les murs eux-mêmes parlaient. Soudain, les habitant·e·s du villages ne se font plus confiance et les secrets commencent à tomber.

La vie du village transparaît également dans la façon dont sont décrits les personnages. Plus qu’un nom, chacun a aussi une fonction qui lui colle à la peau. Entre le conseiller municipal, l’épicier, la pasteure, et les étrangers dans leur résidence secondaire, l’intrus devrait être immédiatement repéré.

 

Un tueur du passé

La structure du récit, oscillant entre le passé et le présent, permet de faire le lien entre les meurtres et le mobile du tueur se trouvant dans son passé. Les chapitres remontant dans le temps dessinent la personnalité et les souffrances endurées par « l’homme qui n’était pas un meurtrier ». On apprend à le connaître et à comprendre sa psychose alors qu’on le voit grandir à Gryon.

 

Trame religieuse

Je suis une lectrice fascinée par les manifestations religieuses dans les polars et les thrillers. J’ai particulièrement apprécié la trame religieuse dans Le Dragon du Muveran car elle est précise et justifiée. Les références bibliques laissées sur les victimes par le tueur ne le sont pas par hasard: elles concordent parfaitement avec la personnalité de ce dernier et avec le mobile des meurtres.

Par ailleurs, la religion est précisée. Il ne s’agit pas simplement d’invoquer un vague Christianisme; la différence entre les personnages protestants et catholiques est marquée. De plus, le culte protestant est décrit en détails de manière réaliste et convaincante.

Enfin, les références bibliques sont faites rigoureusement, les livres, chapitres, et versets sont détaillés pour chaque passage. La religion n’est donc pas un prétexte, mais bien un élément essentiel de l’histoire et du récit.

Concernant la phrase retrouvée sur le corps, j’ai trouvé, annonça-t-il avec un sourire satisfait. C’est en effet dans la Bible. Dans l’Évangile de Matthieu. Le chapitre 6. Les versets 22 et 23, pour être précis.

 

Dynamique genrée entre personnages chargés

Les personnages dans Le Dragon du Muveran sont très développés. L’auteur leur accorde beaucoup de place afin de les laisser s’exprimer à travers leurs pensées et leurs souvenirs. Bien que j’apprécie de connaître les protagonistes en profondeur, le rythme du polar en est ici parfois très ralenti au point que l’ennui menacerait presque de s’installer.

Andreas s’était servi un whisky pour accompagner son cigare. Un Ardbeg Uigeadail. L’étiquette mentionnait qu’il fallait le prononcer oog-a-dal. C’était le nom d’un lac qui alimentait la distillerie en eau de source et qui signifiait en gaélique lieu sombre et mystérieux.

 

Mon grand regret dans ce roman est la dynamique genrée des dialogues. Le personnage féminin sert souvent de béquille pour les lecteur·trice·s et se retrouve donc à poser toutes les questions auxquelles les personnages masculins répondent, étalant ainsi leur savoir sans limite. Ce côté sexiste est regrettable d’autant que les personnages masculins sont déjà un surnombre.

[…] Au microscope, j’ai pu identifier qu’une réaction cellulaire à la blessure a bien eu lieu.
— Un réaction cellulaire, kézako? demanda Karine.
[…]
— Cela m’a immédiatement fait penser à un Thomas Appleton’s Swift’s Electrical Rifle.
— Un quoi? s’écria Karine, qui éprouvait de grandes difficultés avec la langue de Shakespeare.
— Un Taser, un pistolet à impulsions électriques. La plupart du temps, du fait de la faible intensité, l’effet Joule est moindre et ne provoque pas un échauffement suffisant pour laisser des traces visibles. […]
— C’est quoi, l’effet Joule?
— Décidément, il faut tout vous expliquer…

 

Un roman prometteur

Malgré les quelques détails qui m’ont fait poser le livre pendant un long moment avant de le reprendre pour le terminer, Le Dragon du Muveran est un premier polar prometteur pour Marc Voltenauer.


Marc Voltenauer. Le Dragon du Muveran. Paris: Slatkine & Cie, 2016.