Les Bouches

Les Bouches

Sixième polar de Nicolas Feuz, Les Bouches est son seul roman qui se passe entièrement hors frontières suisses. L’auteur neuchâtelois n’en perd pas pour autant son style caractéristique de description des lieux mêlé à des motifs de mensonges et secrets de famille. La quatrième de couverture pose tout de suite le décor:

Juillet 2015. Un cadavre est retrouvé, flottant au pied des falaises de calcaire blanc. À la place des yeux, les gendarmes découvrent d’étranges débris de coquillages. Bientôt, d’autres morts similaires surviennent, contraignant l’adjudant-chef Eric Beaussant, fraîchement revenu sur l’île de son enfance, à affronter les fantômes du passé.

 

Structure en narration alternée

On connaît bien le montage alterné au cinéma; Nicolas Feuz l’invite dans son écriture avec Les Bouches. Le récit nous emmène tantôt en 1943, tantôt en 2015, pour faire ressortir « les fantômes du passé » qui dictent le fil rouge de l’histoire. L’intrigue se révèle ainsi petit à petit, dans un rythme légèrement plus lent que d’autres polars du même auteur.

J’ai particulièrement apprécié cette cadence et ce mode de narration mettant l’accent sur le mystère et le mensonge qui règnent entre les personnages. Peu de révélations subites et violentes, elles se font plutôt par association dans l’esprit du·de la lecteur·trice. N’ayez crainte, cette structure n’empêche en rien Nicolas Feuz de nous servir les rebondissements caractéristiques de sa plume.

 

Descriptions feuziennes

Peut-être plus encore que les rebondissements, ce qui fait la caractéristique unique du style feuzien sont les descriptions de lieux et paysages. Dans Les Bouches, ces descriptions s’invitent jusque dans le titre du roman, nom du détroit séparant la Sardaigne de la Corse. Tout au long du roman, le paysage est marqué par la guerre ou les meurtres, mais en garde pourtant son côté « carte postale ».

Non content de nous emmener à travers les rues de Bonifacio et de nous décrire les falaises du cap Pertusato, l’auteur nous entraîne également sous la surface de l’eau. Ce motif de la plongée, déjà abordé dans Ilmoran, L’avènement du guerrier, est une occasion de plus d’explorer un paysage différent.

En cet endroit féérique, le corail rouge s’étendait à perte de vue. Mérous, barracudas, corbs, murènes de Java et autres langoustes habitaient le récif. Toute cette faune marine ne semblait pas inquiétée par le plongeur, qui évoluait au ralenti entre deux eaux.

 

Le motif des yeux

Les Bouches aurait très bien pu s’intituler « Les Yeux », tant ce motif est présent tout au long du récit. Du propre au figuré, de la description à la métaphore, des yeux scrutent chaque page du roman.

Il y a d’abord les yeux crevés de l’un des personnages. Ces yeux blancs du grand-père aveugle qui effraient le protagoniste et fascinent « la silhouette blanche ». Élément clé du personnage au même titre que son mutisme, ils sont le symbole du héros qui change lentement de statut au fur et à mesure des révélations.

Ensuite, il y a les yeux arrachés des victimes. Un symbole de ce qu’ils ont vu, mais n’auraient pas dû voir. La vision est anéantie d’une part par l’énucléation, d’autre part par la destruction complète du globe oculaire dans de l’acide.

Elle avait en effet appris dans son enfance que l’humeur vitrée était le reflet de la vie d’une personne. Un miroir de son âme. Une réminiscence d’images de son existence. Elle constituait une sorte de mémoire virtuelle, capable de régurgiter des données après la mort, pour autant que l’homme en trouve la clé.

 

Il y a encore les yeux de Sainte-Lucie, ce coquillage devenu un symbole religieux, retrouvés sur les victimes. Et finalement, on pourrait même parler du fait que Beaussant ouvre les yeux après les découvertes et les révélations qui lui sont faites.

 

Des personnages incontournables

Meilleur que dans n’importe quel polar de Nicolas Feuz jusqu’à ce jour, le développement des protagonistes est intimement lié à l’intrigue. On apprend donc à les connaître petit à petit, à travers les méandres de l’enquête qui les renvoie à leur passé. Alors que certains mensonges éclatent et certains souvenirs éclosent, le·la lecteur·trice rencontre les personnages tandis que ceux-ci se retrouvent.

Les yeux d’Hélène Mariani s’assombrirent face à la remarque sarcastique. Elle voulut lui donner une gifle, qu’il para.
Il lui saisit fermement le poignet.
Leurs regards se défièrent un instant.
Puis se cherchèrent.
Et enfin se trouvèrent.
Leurs lèvres se rapprochèrent, remuèrent et se touchèrent.
L’entrave se relâcha.

 

Un polar complet

Avec son enquête aux lueurs du passé, et son intrigue en épisodes alternés dans le temps, Les Bouches est un polar complet que l’on dévore volontiers. Nicolas Feuz n’en finit plus de nous épater par ses romans.


Nicolas Feuz. Les Bouches. Cortaillod: Nicolas Feuz, 2015.
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Les Fiancées de l'Enfer

Les fiancées de l’enfer

Une découverte récente pour moi, mais qui connaît depuis longtemps un grand succès au Québec, la série de romans mettant en scène la détective Maud Graham est l’oeuvre de Chrystine Brouillet. Cinquième opus de cette série de 17 livres, Les fiancées de l’enfer est, si l’on en croit la quatrième de couverture, « l’un des plus sombres de la série des enquêtes de Maud Graham ».

Des femmes violées et tuées avec une froideur répugnante. À chaque fois, l’agresseur a marqué la victime: une lettre gravée dans la chair, sous le sein gauche, et quatre traits sanglants formant une croix comme Maud Graham n’en a jamais vu.

 

Une thématique forte

Les fiancées de l’enfer est l’un des rares polars qui m’ait été donné de lire abordant le viol et les violences conjugales de manière si marquante et réaliste. Narré à travers divers points de vue, ce thème est exploré sous un angle personnel et intime. Loin d’être victimisant, le récit donne la parole aux femmes pour les laisser exprimer leur colère, leur désespoir, leur douleur.

La protagoniste Maud Graham, dont la perspective est celle de la détective confrontée dans son travail à des cas de violence conjugale, exprime la frustration ressentie face à la justice. Mais elle incarne aussi l’espoir et la détermination à continuer le combat dans l’acharnement qu’elle met à démasquer le violeur.

Le mot « justice » avait-il encore un sens?
Elle souhaitait que les victimes de viol portent plainte, dénoncent leur agresseur, mais que pouvait-elle leur offrir en retour? Elle s’était imaginé au début de sa carrière qu’en arrêtant le coupable elle apaiserait les victimes: elle se trompait. Les procès les minaient, les verdicts les achevaient.

 
Le thème du viol est également abordé en lien avec celui de l’inceste. Là encore, le témoignage semble vrai tant l’accent est mis sur les émotions ressentie par la victime. Le vocabulaire est cru, la description dérangeante. Le trouble et la douleur de la victime sont palpable dans le ton de l’écriture qui décrit parfaitement le paradoxe déchirant matérialisé dans l’agression subie. Les répétitions de mots et de constructions phrases accentuent les répétitions de l’acte et l’impuissance de la victime.

Elle ne criait pas quand son père la rejoignait dans sa chambre, quand il se glissait sous les draps, quand elle sentait sa langue sur son ventre. Elle ne criait pas tandis qu’il répétait qu’il savait qu’elle aimait ses caresses. Et que lui aimait les siennes. Elle se taisait, se bâillonnait.

 

Un rythme au pas

Contrairement à d’autres polars où le suspense va crescendo dans un rythme effréné qui ne laisse aux lecteur·trice·s aucun répit, Les fiancées de l’enfer avance pas à pas, étape après étape. Le récit commence au milieu d’une enquête que l’on voit compliquée. Le piétinement de l’enquête est ressenti dans le rythme de l’écriture, jusqu’à ce que de nouveaux indices provoquent un tournant où tout s’emballe.

Plutôt que de suivre les moindres avancées d’une enquête difficile et frustrante, le récit nous entraîne dans les foyers des personnages. La lecture se fait ainsi au rythme de leurs pensées, de leurs relations. On apprend à les connaître et à souffrir ensemble.

 

Des personnages attachants

Chaque personnage dans Les fiancées de l’enfer est développé de manière complète et complexe. Les descriptions et différentes scènes qui découpent le récit permettent à chaque personnage d’évoluer en parallèle de l’enquête. Les dialogues sont spontanés et les hésitations vraies.

Graham et Gagnon se relevèrent lentement, faillirent s’inviter à boire un café, et s’éloignèrent chacun vers leur voiture.

 
Le naturel des petits combats personnels des protagonistes les rend attachant·e·s parce que réalistes. On s’identifie facilement à tel ou telle au point qu’il nous semble côtoyer des ami·e·s ou collègues pendant la lecture.

Graham avait pourtant très envie de fumer alors qu’elle déambulait dans la rue Cartier. Un parfum irrésistible de feuilles brûlées lui chatouillait l’esprit. Elle voyait chaque cigarette que s’allumaient les passants. Bon sang, cesser de fumer et être au régime en même temps exigeait une bonne dose de courage.

 

Vivement recommandé

Je recommande vivement ce beau polar que j’ai énormément apprécié. Et je me réjouis de découvrir le reste de la série des enquêtes de Maud Graham, brillamment écrites par Chrystine Brouillet.


Chrystine Brouillet. Les fiancées de l’enfer. Montréal: À l’étage, 2017.