La Petite Fille dans le miroir

Premier roman de Marie Javet, La Petite Fille dans le miroir n’est pas tout à fait un polar, mais une impression polaresque s’en dégage grâce au suspense posé doucement entre les pages. On y rencontre les personnages de June et Lizzie, toutes deux expats étatsuniennes en séjour en Suisse. Lorsque June remarque une étrange présence dans le miroir de sa chambre d’hôtel, l’intrigue développe à travers le temps.

Le passé et le présent se croisent, se mêlent et s’éclairent l’un l’autre, jusqu’au moment où une présence énigmatique dans un miroir révèle le regard d’une petite fille. Qu’essaie-t-elle de dire à June et Lizzie ?

 

Un style entre finesse et citations

Le style beau et riche de l’auteure se lit avec un délicat plaisir. Les mots et les phrases coulent comme une évidence. Le·la lecteur·trice n’a aucun effort à fournir pour s’embarquer dans cette prose fine et ce récit bien structuré. Le style est parfaitement adapté au point de vue développé dans chaque partie, de la narration à la première personne dans le journal d’une enfant à la narration à la troisième personne du quotidien d’une adulte, en passant par les souvenirs lointains d’un fantôme mystérieux.

Le récit alterne les chapitres se déroulant dans les années 1980 et 90, et le présent de la protagoniste June pendant l’été 2012. Ce présent est rythmé par le mystère de l’apparition de la silhouette dans le miroir, et s’appréhende comme une enquête à résoudre dans le ton du polar. La lecture du passé semble parfois plus vivante que le présent car on accède aux événements par le biais du journal que tient le personnage de Lizzie. D’abord enfant, puis adolescente et jeune adulte, elle raconte son quotidien à la manière d’une Sylvia Plath.

Le roman est d’ailleurs une bible de références, clins d’œil, et citations. Au-delà des nombreuses références directes à des œuvres de littérature ou de musique, l’intertextualité se trouve implicitement dans le style lui-même (qui rappelle parfois le journal de Sylvia Plath) et dans les réactions et comportements des personnages. On ne peut s’empêcher de voir, par exemple, les figures de la méchante marâtre et des belles-sœurs superficielles des contes de fées dans la description que Lizzie fait de la famille Irving:

Une autre raison pour laquelle je ne supporte pas Lily et Rose Irving, c’est qu’elles pensent que papa et madame Irving pourraient se remarier ensemble. Elles rigolent et chuchotent entre elles, comme si elles partageaient un secret.

 

Des personnages en demi-teinte

Le personnage qui évolue en 2012, June, est à la fois triste et attachant. Rongée par des souvenirs qui vont se révéler au fil du roman, cette femme a un côté pathétique qui émeut. On voudrait parfois pouvoir lui dire que ce n’est pas grave, que tout ira bien. La vision de la petite fille de le miroir de sa chambre d’hôtel change son quotidien et la pousse à faire face à ses démons.

L’autre protagoniste, Lizzie, est bien moins attachante. Le·la lecteur·trice a un accès direct à ses pensées puisqu’on la découvre dans son journal. Autre moment d’intertextualité, la ressemblance avec le personnage de Briony dans le roman Atonement de Ian McEwan est frappante. Bien que l’histoire de Lizzie soit très différente, elle est également caractérisée par les mensonges et les secrets qui guident sa vie. De plus, Lizzie remarque continuellement le comportement dérangeant d’autrui, mais ne semble pas se rendre compte qu’elle est elle-même antipathique.

(…) ces garçons sont pleins de préjugés, (…) ils pensent que nous sommes trop riches et trop snobs pour eux. Quant à nous, il ne nous reste que notre orgueil pour les toiser en passant.

 

La vérité dans le miroir

Le miroir tient presque un rôle de personnage à part entière. En effet, c’est à travers lui que se révèle la petite fille qui chamboulera la routine de June. Comme une fenêtre sur le passé, le miroir permet à June de confronter ses remords et ses rêves déchus en menant son enquête sur la mystérieuse petite fille. Vérité, culpabilité, espoir et innocence se dessinent lentement alors que la présence de la petite fille prend forme, devenant moins floue au fil des pages.

Par ailleurs, le miroir est révélateur d’identité. Pour questionner la petite fille, June est bien obligée de se regarder elle-même. Les identités se mêlent et se voilent — le miroir renferme le fil rouge du récit, il en est le thème à la fois concret et métaphorique.

Elle se voyait elle-même, telle qu’elle était, avec ses rides, ses cheveux mi-longs et son corps un peu trop maigre. Mais elle voyait aussi, dans le miroir, la petite fille remplie de rêve qu’elle avait été, ainsi que la jeune femme confiante en l’avenir.

 

C’est fini?

Ce roman est loin d’être parfait — l’enquête paraît trop vite résolue et le personnage de Lizzie est parfois insupportable — mais son style le rend très agréable à lire. Le suspense monte crescendo pour se résoudre dans un final ouvert qui laisse libre cours à l’imagination du·de la lecteur·trice. Un beau livre qui se savoure en douceur.


Marie Javet. La Petite Fille dans le miroir. Lausanne: Éditions Plaisir de Lire, 2017.
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Le Serment des Limbes

Avec son récit à la première personne, Le Serment des Limbes de Jean-Christophe Grangé, auteur français qu’on ne présente plus, nous emmène de Paris à Cracovie, en passant par la Suisse et la Sicile. Un catholique pratiquant s’est apparemment suicidé; pour son ami et collègue policier, cela n’a aucun sens. Un polar où se côtoient croyances et enquête, comme le laisse présager la quatrième de couverture:

Quand on traque le Diable en personne, jusqu’où faut-il aller?

 

La foi et le doute

Une enquête sur fond de religion ou la religion sur fond d’enquête? Impossible de trancher. La narration qui met en avant tantôt les convictions, tantôt les doutes du protagoniste ne balance ni du côté de la rationalité ni de celui des croyances. Toujours sur le fil entre ces deux mondes, le récit pousse le·la lecteur·trice à s’interroger à mesure que le suspense se forge: a-t-on, vraiment, affaire à Satan?

Dans ce roman narré à la première personne, on s’identifie bien vite aux pensées et aux doutes du protagoniste, le policier catholique Mathieu Durey. Le déclencheur de l’histoire se trouve dans la foi de Mathieu. Plus que l’idée de l’implication du diable dans un crime, c’est la conviction de l’impossibilité du suicide de son ami Luc Soubeyras qui guide l’enquête. Or, même sur ce point-là, sa foi sera ébranlée par des doutes. Doutes qui sont l’essence même de l’intérêt à développer une trame narrative religieuse: questionner les convictions des lecteur·trice·s.

 

D’ouest en est

Il y a toujours un certain plaisir à retrouver des lieux que l’on aime dans un roman. La Riviera vaudoise, si chère à mon cœur, est racontée ici de manière très visuelle. Le protagoniste roule de nuit. Depuis sa voiture, il observe les villes qu’il croise. À travers ses yeux, le·la lecteur·trice est amené·e à se plonger dans l’obscurité pour mieux appréhender les lumières. La qualité de la prose de Jean-Christophe Grangé révèle d’autant plus la beauté du lieu.

Malgré la tension, l’épuisement, je remarquai la beauté de la rive dans la nuit. Les villes — Vevey, Montreux, Lausanne — ressemblaient à des fragments de Voie lactée qui auraient chu sur les collines.

 

Par contraste, la ville de Cracovie apparaît comme sombre et peu accueillante. L’auteur parvient avec les descriptions urbaines à faire ressentir l’état d’esprit dans lequel se trouve son personnage. Plus l’intrigue le mène loin, plus la tension est présente, et cela se ressent également dans le climat et l’environnement du protagoniste. La pluie, la nuit, le froid et le brouillard tiennent des rôles précis qui influent sur les émotions ressenties au moment de la lecture.

Cracovie, sculptée dans les ténèbres. Ses murs étaient fissurés, ses routes crevassées — des écharpes de brouillard s’effilochaient sur ses tours et ses clochers.

 

Mathieu Durey

Comme toujours dans les romans de Jean-Christophe Grangé, les personnages sont le meilleur élément de l’écriture. Mathieu Durey n’échappe pas à la règle. Du début à la fin de l’enquête, le policier ne comprend rien à ce qui lui arrive, il semble toujours avoir un temps de retard. Mais grâce à la foi — ou à cause d’un acharnement maladif — il continue de suivre les indices jusqu’au dénouement final. Son côté terre-à-terre le rend attachant. On comprend sans peine ses faiblesses, ses vices.

J’allumai une cigarette. Il me regarda d’un sale œil:
— Tu sais pas que c’est mauvais pour la santé?
— Jamais entendu parler.
Il coinça une Gitane maïs au coin de ses lèvres:
— Moi non plus.

 

La relation entre Mathieu et le personnage féminin (dont je tairai le nom afin de ne pas divulgâcher l’intrigue) est décrite dans une prose d’une rare beauté. Les moments intimes, narrés au présent, sont à la fois doux et étranges.  Le désir de Mathieu se révèle en même temps que ses maladresses et ses remords. Son amour soudain n’en est que plus crédible.

Sa langue glissa dans ma bouche et épela d’autres mots — ceux que je n’aurais jamais trouvés.
[…]
Elle me frôle, me guide, me manipule. C’est comme si elle m’arrachait d’autres vêtements: les strates qui m’ont constitué durant tant d’années, les décisions qui m’ont forgé, les mensonges qui m’ont rassuré. La minute est si intense qu’elle concentre dans sa violence la dilatation des parcelles de temps déjà vécues, des années encore à vivre.

 

À lire et relire

La qualité d’écriture et les personnages à la fois complexes et surprenants du Serment des Limbes en font un polar incontournable. La trame religieuse est intelligemment développée et le suspense bien rythmé. Encore une fois, Jean-Christophe Grangé impressionne par sa maîtrise.


Jean-Christophe Grangé. Le Serment des Limbes. Paris: Albin Michel, 2007.

Mémoire et trauma dans Horrora borealis

FEUZ 2

« Qu’est-ce qui s’est passé en Laponie ? » Cette question, telle un refrain entêtant, rythme le récit d’Horrora borealis, polar au succès autant incontesté qu’incontestable de l’écrivain neuchâtelois Nicolas Feuz. Plongée dans une histoire sanglante où mémoire et trauma sont au centre de l’intrigue.

Par Sandrine Spycher

 

Le succès d’Horrora borealis s’est fait grâce au suspense magistral et aux rebondissements perfectionnés par Nicolas Feuz. Or, au-delà du rythme tenant tout·e lecteur·trice en haleine et en éveil jusqu’au bout de la nuit, l’attention au détail fait partie du génie de ce polar. Ne laissant rien au hasard, Nicolas Feuz développe des situations précises où chaque déplacement, chaque vague, chaque lumière, même chaque parole de chanson a son importance. L’auteur sème des indices implicites qui germent lentement dans l’esprit du·de la lecteur·trice pour finalement éclore dans les révélations des derniers chapitres, bouquet final de l’œuvre. Tout au long de l’intrigue, le protagoniste, en proie à un violent syndrome de stress post-traumatique, essaie de rappeler à lui les souvenirs de la tragédie qu’il a vécue dans son passé. Les détails apportés par l’auteur dans les descriptions de lieux assurent le retour de la mémoire.

Walker : amnésique et parano

Les actions de Walker peuvent être analysées à travers le prisme de son état psychologique. Si l’on se réfère à la théorie développée par Chris R. Brewin,[1] Walker présente tous les symptômes du syndrome de stress post-traumatique, à commencer par « cette petite voix lointaine, qui répétait de manière lancinante : Qu’est-ce qui s’est passé en Laponie ? »[2] ou encore « Dis-le-moi, Walker ! Ose ! Raconte-moi ce qui s’est passé en Laponie ! ».[3]

De plus, Walker ne peut s’empêcher de voir des ennemis partout autour de lui. Paranoïaque, il est sans cesse sur la défensive. Cela devient d’autant plus dangereux lorsqu’il a une arme entre les mains, comme le lui rappelle Erik Koskinen en remarquant qu’une des victimes « voulait juste [leur] proposer de partager son joint »[4] avant que Walker ne l’abatte froidement en invoquant la légitime défense.

Enfin, les souvenirs de Walker sont confus. Il s’efforce de se rappeler les événements de son passé, mais il n’a « que des flashs, qui reviennent par intermittence ».[5] Petit à petit, avec l’aide de l’échange de parole que lui propose Marc Boileau, et parce qu’il se retrouve dans une situation similaire à son passé, Walker parvient à se remémorer la totalité de la tragédie dont il a été témoin.

Une aurore boréale à Neuchâtel ?

Horrora borealis est construit selon une structure alternant systématiquement un chapitre en Laponie et un chapitre à Neuchâtel. En plus des emplacements différents, les temporalités sont également opposées. En effet, le personnage de Walker tente, lors de ses actions à Neuchâtel, de se remémorer les événements qu’il a vécu en Laponie. Il existe une corrélation essentielle des rapports spatio-temporels dans ces deux blocs narratifs.[6] En d’autres termes, la temporalité et les événements s’étant déroulés en Laponie ne sont pas détachables de cet endroit. De même pour la soirée à Neuchâtel. Ceci a une importance particulière au niveau de l’éveil des souvenirs de Walker.

L’espace-temps de la Laponie symbolise le traumatisme. Les éléments caractéristiques du lieu – nuit presque omniprésente, lumière de l’aurore boréale, proximité du lac – se mêlent aux éléments temporels – vacances de la famille Walker réunie à une période précise – pour former un tout qui s’échappe de la mémoire de Walker. À l’inverse, l’espace-temps de Neuchâtel est celui du recouvrement de la mémoire. Encore une fois, les éléments propres à l’endroit – obscurité de la soirée, lumière des spots dirigés vers la scène, proximité du lac – se combinent avec les éléments temporels – vie en Suisse d’un membre de la famille après son retour.

On remarque d’emblée les similitudes entre les deux espace-temps : la nuit, le lac, les lumières particulières. L’une des dernières images de la Laponie est celle du ciel nocturne coloré où une « aurore boréale se développait rapidement au-dessus d’eux et ondulait sur le lac ».[7] Cette description rappelle la soirée de Walker à Festi’neuch qui débute alors qu’un « crépuscule violacé avait envahi la ville estudiantine de Neuchâtel (…) dans un cadre idyllique au bord de l’eau ».[8] Les échos entre les deux situations sont présents dans le ciel à la fois sombre et coloré, ainsi que dans la proximité du lac. On pourrait également y ajouter l’odeur du sang et la présence intempestive de Koskinen. Ces concordances n’ont certainement pas été écrites par hasard. Le sujet principal du roman étant la mémoire, Nicolas Feuz développe pour son personnage un milieu propice à déclencher le retour de ses souvenirs.

Un bain de sang pour retrouver la mémoire

D’après le philosophe français Maurice Merleau-Ponty, les souvenirs sont éveillés dans une situation permettant à l’individu de reconnaître une expérience antérieure. Ce qui est perçu prend forme et sens de manière à rappeler le souvenir.[9] Lors de la soirée à Festi’neuch, Walker se retrouve malgré lui dans un environnement relativement similaire à celui de son trauma en Laponie. Ainsi, l’espace-temps de Neuchâtel agit comme une sorte de miroir de celui de la Laponie, créant une situation favorable au retour de la mémoire de Walker.

Par ailleurs, Jane Plailly, auteure d’une thèse sur la mémoire olfactive, révèle que les odeurs rappellent fortement les souvenirs. Ces souvenirs sensoriels, souvent très vifs, font l’effet d’un voyage dans le temps.[10] Il n’est donc pas anodin que la première phrase d’Horrora borealis concerne l’odeur du sang, une odeur qui « se faufilait partout et s’agrippait à tout. (…) Il était impossible de l’ignorer et difficile de s’en défaire ».[11]

Un polar dont on se souviendra

La construction du récit selon une dualité de temporalités et d’espaces dans Horrora borealis est intimement liée au développement du personnage de Walker. Le protagoniste souffre d’un stress post-traumatique qui efface une partie de ses souvenirs. Il ne parvient à s’en rappeler que lorsqu’il est confronté à une situation similaire à celle où il a vécu son trauma. Loin de n’être qu’un prétexte pour un drame sanglant sur une scène musicale, le contexte de Festi’neuch est donc primordial au réalisme du roman. Solide et au suspense implacable, Horrora borealis restera dans les mémoires comme un polar à la fois incroyable et réaliste, fou mais cohérent.


Notes

[1] Chris R. Brewin, Posttraumatic Stress Disorder : Malady or Myth ?, Yale University Press, 2003.
[2] Nicolas Feuz, Horrora borealis, Slatkine & Cie, p. 12.
[3] ibid., p. 53.
[4] ibid., p. 108.
[5] ibid., p. 201.
[6] Voir Mikhaïl Bakhtine et la théorie du chronotope.
[7] Nicolas Feuz, op cit., p. 259-60.
[8] ibid., p. 33.
[9] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, La Librairie Gallimard, p. 28.
[10] Jane Plailly, dans un entretien pour l’émission CQFD de la RTS, 2016.
[11] Nicolas Feuz, op cit., p. 12.

Bibliographie

Feuz, Nicolas. Horrora borealis. Paris : Slatkine & Cie, 2018.

 

« Les secrets de la mémoire ». CQFD, Épisode 9, « Les odeurs ». RTS, 2016.
URL : < https://amp.rts.ch/la-1ere/programmes/cqfd/8096000-les-secrets-de-la-memoire.html >
Bakhtine, Mikhaïl. Esthétique et théorie du roman. Trad. Daria Olivier. Paris : La Librairie Gallimard, 1978.
Brewin, Chris R. Posttraumatic Stress Disorder : Malady or Myth ?. New Haven : Yale University Press, 2003.
Merleau-Ponty, Maurice. Phénoménologie de la perception. Paris : La Librairie Gallimard, 1945.
Horrora borealis

Horrora borealis

Sanglant ad nauseamHorrora borealis est le septième polar de Nicolas Feuz. Paru en auto-édition en 2016, le roman est réédité en 2018 par Le Livre de Poche. Entre souvenirs et folie, Horrora borealis se déroule à Neuchâtel et en Laponie, région démystifiée dès la quatrième de couverture:

Qu’est-ce qui s’est passé en Laponie? Les souvenirs sont flous, mais ce qui est sûr, c’est que de longue date, Walker ne croit plus au Père Noël. Et vous? Vous y croyez encore?

 

Le suspense à fleur de peau

Horrora borealis est ce genre de roman qu’on appellerait en anglais un page-turner, tant il est impossible de le poser avant de l’avoir lu jusqu’à la dernière page. Le suspense commence avec la sensation d’urgence, comme un compte à rebours, lancée dès la première page. Le détachement du personnage résonne paradoxalement en avidité de savoir chez le·la lecteur·trice.

Qu’il fût aujourd’hui ou demain importait peu dans l’esprit torturé de Walker. Bientôt, son sang rejoindrait celui des autres. De tous les autres autour de lui. De ces victimes innocentes qui s’étaient retrouvées, comme lui, au mauvais endroit, au mauvais moment. Toute l’histoire de sa vie.

 

Autre élément qui rend le suspense presque audible: le manque de prénom du protagoniste. En effet, dans les chapitres se déroulant à Festi’neuch, dans le présent, il est appelé Walker. La construction du récit est telle que l’on se demande sans cesse de quel Walker il s’agit, puisque toute la famille est réunie dans les chapitres-souvenirs en Laponie.

Cette structure contribue également à augmenter le suspense du roman. Comme le Walker du présent, on ne demande qu’à savoir ce qui s’est passé en Laponie. Après un départ un rien boiteux, les révélations se succèdent sans répit.

 

Folie et PTSD

Le stress post-traumatique de Walker se traduit dans son amnésie sélective. Cherchant les réponses à ses questions chez les autres, il efface involontairement ses propres souvenirs de sa conscience. Ce réflexe de protection vient de son refus de faire face à une vérité trop douloureuse qu’il n’est pas prêt à affronter. On le pense victime, puis fou furieux, puis menteur; des contrastes qui se font ressentir jusqu’au rebondissement final.

— Est-ce que c’est vrai, Walker? demanda Boileau.
Le preneur d’otage bégaya.
— Je… non… enfin, je ne sais pas… mes souvenirs de la Laponie sont flous. Certains reviennent petit à petit, mais je dois remettre de l’ordre dans mon esprit.

 

Des personnages au potentiel déçu

Si le traumatisme du protagoniste est palpable, il n’en va pas de même pour les autres personnages. Malgré les épreuves endurées par certains, l’écriture ne semble par leur donner la complexité psychologique qu’ils auraient, à mon sens, méritée. Piégés dans le rythme effréné et le suspense implacable du récit, les personnages manquent parfois cruellement de profondeur. Rendus presque bidimensionnels par moment, ils n’ont fait naître aucun sentiment d’empathie en moi.

 

Maladresse de style

Sensible aux thématiques touchant aux violences sexuelles, je regrette amèrement que la scène de viol dans Horrora borealis soit décrite comme une œuvre d’art. Ce vocabulaire, certes beau, me semble mal placé pour imager la violence inouïe de la scène et la souffrance de la jeune femme subissant le viol. Si cela permet de se faire une idée de la folie du violeur, cela minimise la brutalité de l’acte et, à mon avis, contribue à le normaliser.

Dans cette danse sensuelle et macabre de deux corps entremêlés — comme s’ils avaient été peints en rouge carmin par un artiste, qui s’apprêtait à les immortaliser sur la toile — le jeune homme avait fermé les yeux.

 

Le meilleur Feuz?

Selon l’opinion générale, oui. Selon moi, non. Je précise que je n’ai pas détesté Horrora borealis. J’en ai apprécié le suspense, surtout à travers la parade du prénom non-dévoilé jusqu’à la fin. J’ai également été sensible aux descriptions de paysage dont Nicolas Feuz a le secret. Toutefois, certains éléments m’ont assez froissée, voire énervée, pour atténuer considérablement les points forts du roman.


Nicolas Feuz. Horrora borealis. Cortaillod: Nicolas Feuz, 2016.
Avant que l'Ombre...

Avant que l’Ombre…

Un polar qui n’en est pas un, une enquête malgré tout et du suspense, Avant que l’Ombre… est le deuxième roman de Marie Javet, publié par les Éditions Plaisir de Lire. Les questions et le mystère sont entamés dès la quatrième de couverture:

Lorsque Camille, récemment veuve, cherche un nouveau toit pour elle et sa fille, elle est mystérieusement attirée par une maison dont les occupants cherchent une colocataire. En s’installant, elle plonge dans l’univers de ces artistes marqués par leur passé commun. Que se cache derrière leur bienveillance apparente? Quel événement a bouleversé leurs vies?

 

Une structure en ellipses

Pour nous raconter l’histoire des habitant·e·s de cette mystérieuse maison de maître sur les hauts de la ville de Lausanne, Marie Javet oscille entre passé et présent, entre la fin des années 70 et l’hiver 2014-2015. Les événements marquants sont narrés en de courts chapitres, laissant le quotidien se dérouler dans l’esprit du·de la lecteur·trice à travers les ellipses temporelles.

Cette structure nous permet de nous plonger dans les vies qui peuplent la maison, elle-même ayant presque un statut de personnage. De plus, les révélations des événements passés en alternance avec les soucis actuels instaure le suspense du récit. Le côté polar du roman se révèle donc dans la transformation du·de la lecteur·trice en enquêteur·trice grâce à cette construction.

 

Un style riche

Le style de l’auteure est révélateur de sa formation en Lettres. Avant que l’Ombre… est riche de descriptions qui ne laissent rien au hasard. Les images utilisées pour décrire l’art sous plusieurs formes rendent les œuvres vraies, très visuelles et presque palpables.

La deuxième sculpture, logée dans une niche du mur du couloir du premier étage, lui laissa la même sensation d’oppression et d’étouffement. La femme, dont le modèle semblait être le même que celui de la première sculpture, sauf que l’on voyait ici la cascade de ses longs cheveux bouclés, était enfermée jusqu’à la taille dans un cube de marbre, comme si la base de l’œuvre l’avait avalée.

 

Les émotions provoquées par une œuvre d’art sur qui la regarde sont transmises des personnages aux lecteur·trice·s. On s’imagine le tableau ou la sculpture vus à travers les yeux des personnages, et on partage leur émerveillement.

Paul Lansky, qui l’observait, était venu se placer à côté d’elle, sans un mot. L’homme entre deux âges et la fillette semblaient en totale communion d’esprit devant l’œuvre. Spontanément, Lucie lui avait pris la main.

 

L’art est également décrit de l’autre point de vue: la perspective de l’artiste. Les différents personnages, tous artistes, ont des raisons similaires de pratiquer leur art. Toutefois, tous ont une manière bien à eux de l’exprimer, ce qui met en lumière les diverses manifestations artistiques et les personnalités particulières de chacun·e.

Paul errait comme une âme en peine à la recherche d’un sujet à caresser du bout de son pinceau. […]
Il adorait son art, justement parce que celui-ci seul lui permettait d’oublier ses problèmes, ses étrangetés, ses compulsions. De s’oublier lui-même.

 

Des personnages jaloux et amoureux

Avant que l’Ombre… est peuplé de personnages très humains hantés par la jalousie. À l’exception de la protagoniste qui cherche à oublier son défunt époux, tous les personnages emménagent dans la mystérieuse maison par amour, certains forçant un peu la main à l’amour de leur vie. Plus le temps avance, plus les incompréhensions se multiplient. L’amour s’effrite et engendre la jalousie qui mènera à la tragédie au centre du récit.

Chaque personnage étant très développé, il reste peu de place au mystère pour les lecteur·trice·s. Le suspense vient donc de l’attente de savoir comment les personnages vont se révéler les uns aux autres. Si l’identité de l’Ombre apparaît au·à la lecteur·trice au fil des pages, les protagonistes doutent et se soupçonnent sans se savoir épié·e·s de l’extérieur.

Un de mes regrets dans Avant que l’Ombre… est le dernier chapitre. La résolution semble arriver trop vite et par un heureux hasard. Par ailleurs, j’aurais plus apprécié que les derniers mots du roman aient été attribués au bonheur de la protagoniste Camille et de sa fille Lucie.

 

Un roman qui se lit en douceur

Le roman de Marie Javet est publié dans la collection « Frisson » et est en effet rythmé par le mystère et le suspense. Cependant, la lecture se fait sans frayeur, aux côtés de ces personnages dont l’on voudrait partager le quotidien.


Marie Javet. Avant que l’Ombre… Lausanne: Éditions Plaisir de Lire, 2018.
Le Miroir des âmes

Le Miroir des âmes

Le Miroir des âmes est le neuvième roman de l’auteur suisse Nicolas Feuz, et son premier publié chez Slatkine & Cie. Attendu impatiemment, ce polar tient ses promesses! La quatrième de couverture annonce la couleur:

[…] tout [est] précisément double et trouble dans ce Miroir des âmes: les flics, les filles, les politiques, les juges et jusqu’à ce mystérieux tueur en série que la police a surnommé Le Vénitien parce qu’il coule du verre de Murano dans la gorge de ses victimes.

 

Dans la lignée des précédents

Certains motifs (et même certains personnages) abordés dans les précédents romans de Nicolas Feuz sont à nouveau explorés dans Le Miroir des âmes. On note par exemple une enquête autour de disparition a priori sans liens; des disparitions de personnes seules et dans la difficulté, que personne ne regretterait. Ce motif présent dans Ilpayani, Le crépuscule massaï est repris, mais hélas guère plus développé.

Le suspense de ce polar tient en partie dans les nombreuses pistes qui s’ouvrent dès les premières pages. À l’image des enquêtes dans Eunoto, Les noces de sang, ces éléments disparates finissent par se rejoindre dans un final aux rebondissements renversants à en tomber de sa chaise. La structure en chapitres très courts est solide et convaincante, tout s’emboîte parfaitement jusqu’au dénouement.

 

Terrifiant

Ce roman m’a fait peur. Au-delà du dégoût provoqué par les descriptions graphiques des tortures perpétrées au fil du roman, le niveau d’écriture (on remarque là un grand progrès chez l’auteur) rend les actes plus terrifiants dans ce qu’il ont de réel. Le point de vue adopté dans les scènes d’horreur rend le·la lecteur·trice témoin en live de l’acte. Cet aspect atteint son paroxysme lorsqu’il est combiné à la psychose du tueur qui regarde sa victime souffrir jusqu’à la mort. L’impact psychologique sur le·la lecteur·trice n’est pas sans effet.

Le Vénitien regarda sa victime dans les yeux. C’était son habitude et son plaisir. Il avait noté que les plus faibles succombaient à un arrêt du cœur, causé par la douleur. Les plus résistants mouraient étouffés par l’obstruction des voies respiratoires.

 

Style feuzien caractéristique

On retrouve avec plaisir le style caractéristique de Nicolas Feuz dans Le Miroir des âmes. Rappelez-vous comment La Septième vigne avait donné envie de visiter Cortaillod, comment Les Bouches peignait un magnifique tableau corse. Encore une fois, ce style « touristique » est accentué par des descriptions précises des lieux. Non seulement peut-on suivre le trajet des personnages une rue après l’autre, mais on découvre également les endroits et la vie de la région ancrée géographiquement et historiquement par la Fête des Vendanges et le Neuchâtel Xamax.

À la station inférieure, deux gendarmes veillaient au grain et empêchaient le public d’accéder au funiculaire qui reliait La Coudre à la montagne de Chaumont. Le trajet, long de plus de deux kilomètres, était en service depuis le 17 septembre 1910.

 

Des personnages trop vite passés

Mon petit regret dans Le Miroir des âmes est de n’avoir pu mieux connaître les personnages. Le rythme effréné et les chapitres très courts nous donnent à peine le temps de les rencontrer. L’auteur nous rassure: « ils reviendront. » Cependant, vous vous en doutez, ils ne reviendront pas tous. J’aurais apprécié, par exemple, d’avoir plus de détails sur certains personnages tortionnaires afin de leur donner une plus grande complexité.

Cette complexité humaine est ainsi principalement présente dans les dialogues. À défaut d’entrer dans les pensées des personnages, on a accès à leurs échanges, révélateurs d’hypocrisie, de réflexion ou d’incompréhension. Je note une phrase en particulier qui m’a marquée pour son très subtil féminisme:

— Non, répondit Keppler. Mais il faut dire que c’est Luc qui a contacté Le Vénitien. Je n’ai jamais eu de contact avec cet homme et…
Kramer l’interrompit.
Comment savez-vous que c’est un homme?
— Bête déduction de ma part, répondit l’élu, pris au dépourvu. Dans mon esprit…
— … un tueur à gages ne peut pas être une femme, termina le chef de l’ICS.

 

Un très bon roman

On se réjouit déjà du suivant annoncé pour août 2019. Et comme toujours avec Nicolas Feuz: âmes sensibles, s’abstenir.


Nicolas Feuz. Le Miroir des âmes. Paris: Slatkine & Cie, 2018.

Le Dragon du Muveran

Le Dragon du Muveran

Premier roman de l’auteur suisse Marc Voltenauer, Le Dragon du Muveran est publié par Les Éditions Plaisir de Lire en 2015 (qui continuent l’exploitation en Suisse), puis par Slatkine & Cie en 2016. L’intrigue se déroule dans le cadre pittoresque de Gryon, sur fond de vengeance. La quatrième de couverture en donne le fil rouge:

Le village de Gryon, dans les Alpes vaudoises, est en émoi: dans le temple gît un cadavre, nu, allongé sur la table sainte à l’image du Christ crucifié.

 

Immersion parfaite à Gryon

Au fil du récit, Marc Voltenauer parvient à décrire les caractéristiques d’un village de montagne où tout le monde connaît tout le monde. Les nouvelles vont plus vite que l’éclair, comme si les murs eux-mêmes parlaient. Soudain, les habitant·e·s du villages ne se font plus confiance et les secrets commencent à tomber.

La vie du village transparaît également dans la façon dont sont décrits les personnages. Plus qu’un nom, chacun a aussi une fonction qui lui colle à la peau. Entre le conseiller municipal, l’épicier, la pasteure, et les étrangers dans leur résidence secondaire, l’intrus devrait être immédiatement repéré.

 

Un tueur du passé

La structure du récit, oscillant entre le passé et le présent, permet de faire le lien entre les meurtres et le mobile du tueur se trouvant dans son passé. Les chapitres remontant dans le temps dessinent la personnalité et les souffrances endurées par « l’homme qui n’était pas un meurtrier ». On apprend à le connaître et à comprendre sa psychose alors qu’on le voit grandir à Gryon.

 

Trame religieuse

Je suis une lectrice fascinée par les manifestations religieuses dans les polars et les thrillers. J’ai particulièrement apprécié la trame religieuse dans Le Dragon du Muveran car elle est précise et justifiée. Les références bibliques laissées sur les victimes par le tueur ne le sont pas par hasard: elles concordent parfaitement avec la personnalité de ce dernier et avec le mobile des meurtres.

Par ailleurs, la religion est précisée. Il ne s’agit pas simplement d’invoquer un vague Christianisme; la différence entre les personnages protestants et catholiques est marquée. De plus, le culte protestant est décrit en détails de manière réaliste et convaincante.

Enfin, les références bibliques sont faites rigoureusement, les livres, chapitres, et versets sont détaillés pour chaque passage. La religion n’est donc pas un prétexte, mais bien un élément essentiel de l’histoire et du récit.

Concernant la phrase retrouvée sur le corps, j’ai trouvé, annonça-t-il avec un sourire satisfait. C’est en effet dans la Bible. Dans l’Évangile de Matthieu. Le chapitre 6. Les versets 22 et 23, pour être précis.

 

Dynamique genrée entre personnages chargés

Les personnages dans Le Dragon du Muveran sont très développés. L’auteur leur accorde beaucoup de place afin de les laisser s’exprimer à travers leurs pensées et leurs souvenirs. Bien que j’apprécie de connaître les protagonistes en profondeur, le rythme du polar en est ici parfois très ralenti au point que l’ennui menacerait presque de s’installer.

Andreas s’était servi un whisky pour accompagner son cigare. Un Ardbeg Uigeadail. L’étiquette mentionnait qu’il fallait le prononcer oog-a-dal. C’était le nom d’un lac qui alimentait la distillerie en eau de source et qui signifiait en gaélique lieu sombre et mystérieux.

 

Mon grand regret dans ce roman est la dynamique genrée des dialogues. Le personnage féminin sert souvent de béquille pour les lecteur·trice·s et se retrouve donc à poser toutes les questions auxquelles les personnages masculins répondent, étalant ainsi leur savoir sans limite. Ce côté sexiste est regrettable d’autant que les personnages masculins sont déjà un surnombre.

[…] Au microscope, j’ai pu identifier qu’une réaction cellulaire à la blessure a bien eu lieu.
— Un réaction cellulaire, kézako? demanda Karine.
[…]
— Cela m’a immédiatement fait penser à un Thomas Appleton’s Swift’s Electrical Rifle.
— Un quoi? s’écria Karine, qui éprouvait de grandes difficultés avec la langue de Shakespeare.
— Un Taser, un pistolet à impulsions électriques. La plupart du temps, du fait de la faible intensité, l’effet Joule est moindre et ne provoque pas un échauffement suffisant pour laisser des traces visibles. […]
— C’est quoi, l’effet Joule?
— Décidément, il faut tout vous expliquer…

 

Un roman prometteur

Malgré les quelques détails qui m’ont fait poser le livre pendant un long moment avant de le reprendre pour le terminer, Le Dragon du Muveran est un premier polar prometteur pour Marc Voltenauer.


Marc Voltenauer. Le Dragon du Muveran. Paris: Slatkine & Cie, 2016.